Commerce durable : Comment le secteur privé peut-il conduire le changement vers une économie mondiale durable ?

Par Jonathan Ivelaw-Chapman, PDG de Sedex. Cet article a d’abord été publié dans une nouvelle publication menée par l’Association des Nations unies et le Royaume-Uni « SDGs: the people’s agenda, » (objectifs de développement durable : ordre du jour des citoyens) qui offre analyses et recommandations pour atteindre les objectifs en matière de développement durable.

 

Nous vivons dans un environnement en constante évolution, où l’économie change rapidement et est parfois incertaine, et où les défis pour garantir le succès d’une entreprise sont nombreux.

De plus en plus, être une entreprise durable ne se limite pas à remplir des attentes en ce qui concerne la croissance des profits ou la valeur boursière.

Le secteur privé, moteur de croissance économique, joue un rôle essentiel en favorisant le développement durable. Des défis comme le changement climatique, le manque de ressources et le sourcing responsable changent les systèmes dans lesquels les entreprises et leurs supply chains opèrent.

La façon dont les entreprises répondent à ces défis de durabilité complexes (dont certains ont le potentiel de menacer le permis d’exercer d’une entreprise) devient de plus en plus crucial, dans la mesure où les clients, actionnaires et autres parties prenantes sont de plus en plus attentifs. 2015 a été reconnue comme étant une année critique pour la durabilité : à trois occasions, les dirigeants mondiaux ont assisté à des conférences majeures pour discuter de problèmes tels que le changement climatique, la biodiversité, les droits de l’homme et les problèmes liés au développement. Maintenant que les accords ont été signés, comment le secteur privé peut-il se faire le moteur du développement durable et quels sont les autres acteurs de ce changement ?

Le gouvernement joue un rôle en décidant des politiques économiques, sociales et environnementales pour les entreprises. Les entreprises peuvent contribuer au changement grâce à leurs actions, mais également en encourageant les gouvernements à suivre l’exemple du secteur privé et à adopter des lois qui fournissent le bon cadre pour que les entreprises progressent.

Pour soutenir le secteur privé, le secteur public peut également proposer des opportunités stratégiques en matière de mise en place d’objectifs et de collaboration. D’après le Pacte mondial des Nations unies, une initiative bénévole basée sur les engagements des PDG à soutenir les objectifs de l’ONU, les Objectifs de développement durable sont un bon exemple de l’opportunité pour le secteur privé à formuler les objectifs à long terme et les partenariats, qui contribueront à atteindre un développement durable pour tous. Cela peut s’appliquer à tous les services opérationnels d’une entreprise et au sein de sa supply chain.

Aborder les problèmes des supply chains peut aider le secteur privé à encourager le développement durable, mais le manque de visibilité et l’influence directe sur les fournisseurs situés plus bas dans la chaîne peut créer des problèmes pour l’entreprise. En effet, un exposé Sedex a indiqué que plus on va en profondeur dans la supply chain, plus on observe de risques. Se pencher sur ces niveaux inférieurs peut aider à découvrir des défis et opportunités cachés, pour les acheteurs comme pour les fournisseurs de ces niveaux.

Le niveau de « risque » augmente à mesure que l’on descend dans la chaîne, comme prouvé par le nombre de non-conformités découvert lors d’audits. L’échantillon utilisé dans l’exposé a découvert que le deuxième niveau présentait 18 % de non-conformités de plus que le premier niveau. En moyenne, le troisième niveau présente 27 % de non-conformités de plus que le premier niveau. L’étude a également montré que les problèmes des niveaux inférieurs étaient plus critiques que ceux des niveaux supérieurs.

 

C’est uniquement lorsque les entreprises ont connaissance des zones les plus vulnérables de leur supply chain, qu’elles peuvent faire des progrès en direction d’un développement durable. C’est la raison pour laquelle Sedex, la plus grande plateforme qui s’attaque aux racines du problème, a été fondée en 2004. Sedex offre aux entreprises une plateforme collaborative sur laquelle elles peuvent partager leurs données de sourcing responsable avec les clients, les aider à identifier les différentes parties de leur supply chain où les risques sont le plus susceptibles d’apparaître et où des améliorations peuvent être mises en place.

Aborder collectivement des problèmes qui touchent toute l’industrie peut accélérer la vitesse du changement de manière rentable et les plateformes industrielles collaboratives deviennent de plus en plus populaires. En plus de Sedex, d’autres organisations comme AIM-PROGRESS et des accords comme l’accord sur la sécurité du Bangladesh ont également aidé à encourager les entreprises à partager leurs informations entre elles sous différents formats.

Cela peut avoir lieu avant le niveau de concurrence, comme avec AIM-PROGRESS, un forum de fabricants leaders de biens de grande consommation qui vise à soutenir et promouvoir les pratiques de sourcing responsable et les supply chains durables. En collaborant, les participants peuvent maximiser leur impact et envoyer un message fort quant aux avantages que de nombreux acteurs peuvent trouver à travailler ensemble et à exercer une influence, que les petites entreprises d’achats n’ont pas forcément à elles seules. Dans tous ces partenariats, la transparence est essentielle.

Relever les normes
Les labels et les certifications sont des éléments supplémentaires qui peuvent contribuer à une hausse des normes, en aidant à fournir des informations sur la relation entre producteurs et consommateurs.

Fairtrade s’assure, par exemple, que la relation entre producteur et consommateur est fondée sur l’honnêteté et le respect, en affirmant le droit de tous à bénéficier de conditions de vie et de travail décentes. En proposant sur le marché des produits disposant du label Fairtrade, les entreprises peuvent relever les normes de leur offre, tandis que les consommateurs ont la possibilité de faire un choix d’achat éclairé. Rainforest Alliance propose également une certification par icône, pour indiquer la relation que les entreprises entretiennent avec l’organisation. Le sceau « Rainforest Alliance Certified » permet au consommateur de choisir des produits tout en soutenant la durabilité environnementale, sociale et économique. La gamme plus étendue de produits disponibles sur le marché incite les entreprises à relever la barre au sein de leur industrie.

Des organisations militantes contribuent également à la sensibilisation sur les normes au sein des supply chains et à stimuler le développement durable. Un exemple : la campagne « Detox » de Greenpeace, qui se concentre sur les produits chimiques dangereux qui sont entrés dans notre vie quotidienne à travers différents produits. Après des évènements, tels que les récentes explosions d’usines de produits chimiques dans la ville de Tianjin et la province de Shandong en Chine, des ONG comme Greenpeace continuent à surveiller la situation, à rendre publics des actes répréhensibles pour éviter la répétition de tragédies similaires, et à pousser les politiciens à changer les normes qui régulent l’industrie des produits chimiques dangereux. Le but sous-jacent est d’encourager les entreprises à faire évoluer leur stratégie et leurs activités pour avoir un impact plus positif sur l’environnement et les communautés au sein desquelles elles opèrent.

Les entreprises qui ne font attention à leurs pratiques de sourcing s’exposent à de nombreux risques, y compris le coût humain, la dégradation de l’environnement et le problème, certes moins tragique, de perdre des clients en conséquence du dommage porté à leur réputation. Les sondages d’opinion publique ont révélé une influence grandissante des valeurs personnelles dans les comportements d’achat. Les origines des produits sont maintenant scrutées. Avec la progression du consumérisme éthique, davantage de consommateurs ont commencé à faire attention aux positions des marques en matière de développement durable.

Il n’existait auparavant pas de grande plateforme pour que ces voix se fassent entendre. Les réseaux sociaux ont changé la donne, en sensibilisant et en encourageant le militantisme en réaction aux comportements inacceptables des entreprises. Selon le Huffington Post, le désastre de Rana Plaza à Dhaka, au Bangladesh, en 2013, a conduit à une vague de dénonciations de la part des consommateurs, par le biais de campagnes comme le 10cents Pledge ou la pétition en ligne, qui a poussé les détaillants comme H&M à signer un accord de sécurité et a reçu plus de 900 000 signatures. Les consommateurs peuvent maintenant mettre à profit leurs passions et les utiliser pour encourager un changement durable concret. Cela affecte le comportement d’achat des consommateurs et prouve que les entreprises peuvent être tenues responsables d’évènements qui proviennent des étages inférieurs de leur supply chain.

Ce phénomène touche particulièrement la génération Y. Une étude du Boston Consulting Group Perspectives démontre que c’est cette jeune génération de consommateurs qui voit les marques comme des extensions de ses propres valeurs et de son statut, et qui est plus sensible aux actions de durabilité. Pour gagner leur loyauté, les entreprises ne doivent pas simplement proposer des produits de grande qualité. Selon cette étude, les entreprises devraient, de par leurs actions, leur storytelling et leurs soutiens, exprimer les opinions et affiliations que la génération Y souhaite donner d’elle-même. C’est donc une opportunité pour les entreprises de tirer parti de cet intérêt grandissant des consommateurs pour le bien de la planète et les profits.

Marks & Spencer est un bon exemple. Le Plan A de l’entreprise détaille 100 engagements pour économiser les ressources limitées de la Terre et améliorer les performances de toutes les opérations de l’entreprise sur sa supply chain, des magasins, bureaux et entrepôts aux usines, fermes et sources de matières premières. Le Plan A a non seulement entraîné une hausse des ventes de l’entreprise, mais il a aussi permis à M&S de dépasser les attentes de ses consommateurs et a ainsi amélioré sa réputation.

En tant que moteur principal de notre économie mondiale, le secteur privé est d’une importance capitale pour relever les défis liés à la durabilité. Il est toutefois essentiel de bien poser le cadre de travail réglementaire pour révéler le potentiel du secteur privé comme catalyseur de développement durable. Les entreprises peuvent en effet montrer la voie du développement durable, en améliorant la transparence et l’efficacité de la supply chain à tous les niveaux de fournisseurs et de secteurs commerciaux. Mais elles doivent travailler en étroite collaboration avec les gouvernements et d’autres acteurs pour progresser efficacement. L’interconnectivité et la collaboration sont essentielles.